Saint-Etienne, qui sont les « Martyrs de Vingré » ?

En février 1919, les veuves des soldats Blanchard et Durantet entreprennent les premières démarches pour la réhabilitation de leurs conjoints en écrivant au docteur Laurent, député de Roanne

Pierre Mazet (http://www.pierre-mazet42.com/) auteur de nombreux Polars et passionné d’Histoire nous présente des stéphanois dont parfois par manque de culture nous ignorons l’existence….Mais aussi des lieux qui ont marqués l’Histoire Stéphanoise. Il existe aujourd’hui un beau livre « Chroniques stéphanoises ».

Aujourd’hui : Qui sont les « Martyrs de Vingré » ?

La rue des Martyrs de Vingré est une des rues piétonnes de Saint-Etienne. Il fait bon y flâner. Les boutiques bien achalandées vous font de l’œil et bars et restaurants chaleureux vous invitent au farniente. Mais qui sont donc ces martyrs qui ont donné son nom à la rue ? Ils sont six, six hommes victimes le 4 décembre 1914 de la justice militaire. Georges Clemenceau disait qu’«il suffit d’ajouter “militaire” à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique ». L’histoire de ces six hommes en est la parfaite illustration.

Fusillés pour l’exemple.

Le 27 novembre, le 298 ème régiment d’infanterie avait pris position au nord du village de Vingré, dans l’Aisne. Lors d’une attaque, les Allemands enlèvent un poste de 1ère ligne et font prisonnier la dizaine d’hommes qui l’occupaient. Deux autres escouades, menacées, refluent vers l’abri du chef de section, le sous-lieutenant Paulaud, qui donne l’ordre de repli « Allons occuper la tranchée de résistance ». Le commandant de compagnie, le lieutenant Paupier, reproche au sous-lieutenant Paulaud d’avoir abandonné son poste et lui ordonne de ramener ses hommes en première ligne « Voilà du joli, En avant ».

L’incident aurait été banal, à peine 100m de terrain perdu et repris aussitôt. L’affaire s’emballe lorsque l’officier, commandant la section, rédige son rapport et explique « qu’il dut user de toute son autorité, appuyée par celle du lieutenant Paupier, commandant de compagnie, pour faire remonter les hommes et occuper la tranchée ». À l’état-major du 298ème, l’occasion de faire un exemple au reste de la troupe est saisie. Le général de Villaret, commandant le 7ème corps d’armée, fait traduire 24 soldats devant le conseil de guerre sous l’inculpation d’abandon de poste devant l’ennemi.

Des directives sont données au conseil de guerre par le général lui-même pour aider, selon lui, les autres combattants à retrouver le goût de l’obéissance : « Il importe que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par des exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception », écrit-il dans une note datée du 20 octobre 1914. Les deux escouades (24 hommes) qui ont momentanément abandonné leur tranchée sont alors prévenues qu’elles ont commis un « abandon de poste en présence de l’ennemi ». Lors de l’enquête sommaire, les soldats indiquent avoir reculé sur ordre du sous-lieutenant Paulaud, et s’être repliés dans une tranchée à l’arrière de celle où l’attaque allemande s’est déroulée. Le sous-lieutenant Paulaud soutient ne pas avoir donné cet ordre de repli et accable les 24 soldats.

On évoque initialement comme sanction huit jours supplémentaires à passer en première ligne. Mais, le général de Villaret, commandant du 7ème corps d’armée, souhaite faire un exemple comme le colonel Pinoteau, président de la cour martiale et commandant du régiment, qui lui souhaite voir fusillés tous les soldats impliqués. Le 3 décembre, le conseil de guerre spécial du 298ème RI, à l’issue d’un tirage au sort, désigne six d’entre eux qui sont fusillés pour l’exemple le 4 décembre 1914. Ces six soldats sont les suivant :

Jean Blanchard né le 30 septembre 1879 à Ambierle dans le nord du département de la Loire, marié en 1912 avec Michelle Desiage, sans enfant. Il est cultivateur avant d’être rappelé sous les drapeaux en 1914. Il est enterré dans le vieux cimetière d’Ambierle.

Francisque Durantet, cousin germain de Jean Blanchard, est né le 5 octobre 1878 à Ambierle. Il s’y marie en 1906 avec Claudine Drigeard, ils ont deux fils. Il est cultivateur. Il est enterré dans le vieux cimetière d’Ambierle.

Paul Henry Floch  né le 31 mai 1881 (33 ans) à Breteuil dans l’Eure, il marié sans enfants. Il est greffier de la justice de paix dans cette commune normande.

Pierre Gay est né le 30 novembre 1884 (30 ans) à Treteau dans l’Allier, fils de François Gayet et d’Anne Luminet. Il s’y marie à Marie Minard le 28 septembre 1912, sans enfant.

Claude Pettelet est né le 13 février 1887 (27 ans) à La Guillermie dans l’Allier, marié, un fils.

Jean Quinaud est né le 14 mars 1886 (28 ans) à Saint-Victor dans l’Allier. Il vit non loin à Huriel, marié sans enfant. Son nom est inscrit sur le monument aux morts d’Huriel et sa tombe, située à Vallon-en-Sully dans l’Allier porte l’inscription « Martyr de Vingré ».

Morts pour rien.

En février 1919, les veuves des soldats Blanchard et Durantet entreprennent les premières démarches pour la réhabilitation de leurs conjoints en écrivant au docteur Laurent, député de Roanne, les deux soldats étant originaires du département. Mais c’est avant tout la détermination et l’acharnement de Claudius Lafloque, un ancien du 298e RI alors redevenu employé de banque à Vichy (Allier), qui permet de faire avancer la requête (échange de correspondances avec le ministère de la Justice, obtention de nombreux témoignages mettant en accusation directe le sous-lieutenant Paulaud, etc.).

Avec l’aide d’un avocat, le ministère, mis sous pression, finit par accepter la révision du procès. L’audience devant la Cour de Cassation a lieu les 30 novembre et 1er décembre 1920, et le verdict est rendu le 29 janvier 1921, cassant le jugement du 4 décembre 1914 et rétablissant les familles des fusillés dans leur plein droit, y compris pour le paiement des arrérages de pension depuis 1914.

Parmi les fusillés d’Ambierle, figurait donc Jean Blanchard, dont la dernière lettre à son épouse nous est parvenue :

3 décembre 1914, 11 heures 30 du soir

Ma chère bien-aimée, c’est dans une grande détresse que je me mets à t’écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide, c’est pour la dernière fois…

Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m’en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l’ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat : une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd’hui soir l’escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas ! Nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t’en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l’ami Darlet pourra mieux t’expliquer, j’ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c’est ce qui me donne la force de pouvoir t’écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m’a rendu si heureux le temps que j’ai passé près de toi, et dont j’avais tant d’espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin, on nous a fait déposer sur ce qui s’était passé, et quand j’ai vu l’accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j’ai pleuré une partie de la journée et n’ai pas eu la force de t’écrire…

Oh ! Bénis soient mes parents qui m’ont appris à la connaitre ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien-aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu’ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n’ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l’autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t’en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières, que j’étais heureux d’être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Au revoir là-haut, ma chère épouse.

Jean.

 

Pour en savoir plus :

https://www.reseau-canope.fr/pour-memoire/les-fusilles-de-la-grande-guerre/les-fusilles-de-la-grande-guerre-essai-de-definition/un-cas-emblematique-les-fusilles-de-vingre/

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