Les Rubaniers stéphanois : Le dessus du panier de l’élite

Pierre Mazet (http://www.pierre-mazet42.com/) auteur de nombreux Polars et passionné d’Histoire nous présente des stéphanois et stéphanoises dont parfois par manque de culture nous ignorons l’existence, depuis un livre existe « Chroniques Stéphanoises »

Ce 12 Aout 2020 il nous entraîne chez les Rubaniers : le dessus du panier de l’élite stéphanoise.

J’en profite pour dédier cette chronique à mon ancien patron Thierry Neyret décédé bien trop tôt et pour qui j’avais le plus grand respect….

En 1862, Jacques Valserres, dans son livre « Les industries dans la Loire », écrivait :

« La fabrication du ruban est l’industrie aristocratique de Saint-Etienne. Les personnes qui l’exercent tiennent le haut du pavé. Les jeunes gens de famille qui veulent se donner une position briguent cette carrière comme les beaux fils du boulevard Saint-Germain cherchent la diplomatie.

Appartenir à la fabrique du ruban, c’est avoir accès à tous les salons de Saint-Etienne et, si vous êtes jeune, les mères de famille vous recherchent en mariage. Pourquoi cette industrie jouit-elle d’une telle faveur ? C’est parce quelle est la source de presque toutes les fortunes de Saint-Etienne, et que ces fortunes se  sont faites rapidement.. Combien de millions cette industrie n’a-t-elle pas fait gagner ? Elle a été si lucrative que tout le monde a voulu en goûter ».

Il est vrai que tout au long du XIXème siècle (et même après), le ruban a été une source de richesse importante pour la ville.

Le monde de la Fabrique.

Il ne faut pas imaginer le monde de la rubanerie comme une industrie textile, pas de centaines d’ouvriers ou d’ouvrières alignés, sous des verrières, penchés sur leur machine. La rubanerie, c’est l’univers de la petite entreprise. On parle de la Fabrique du ruban, parce qu’il s’agit d’un système collectif dans lequel chacune des opérations est séparée. Les processus de fabrication et de vente sont indépendants.

A la tête, on trouve le fabricant. Il possède une « maison », c’est-à-dire un comptoir dans le quartier des affaires de Saint-Etienne où il centralise ses activités. Il achète de la soie à un marchand stéphanois ou lyonnais. Ensuite, il fait éprouver la qualité de son achat par la Condition des soies de Saint-Etienne.

Après, il confie sa marchandise à un autre industriel, le moulinier, qui étire les brins, les isole et les tord. Enfin, la matière première est ensuite confiée au passementier qui va exécuter la commande. Ce dernier est une sorte de petit entrepreneur, rural ou citadin, propriétaire de ses machines. Il emploie des compagnons, véritable prolétaire que l’on embauche ou débauche au gré de la conjoncture. Vers 1850, on dénombrait 3408 compagnons, travaillant pour le compte de 1768 passementiers, que l’on nommait parfois chefs d’atelier.

Un système qui résiste à l’usure du temps. 

A l’origine, l’organisation de la rubanerie n’est pas propre à Saint-Etienne. Elle correspond aux besoins de l’âge préindustriel, quand l’outillage est trop sommaire pour nécessiter sa concentration. Cependant, elle a survécu jusqu’au vingtième siècle, grâce à une remarquable capacité d’adaptation à une conjoncture particulièrement instable. En effet, le ruban est tributaire de la mode ; tantôt on se l’arrache, tantôt on le boude.

Cette dictature du goût sur la production est bien décrite par Jean Guitton, né à Saint-Etienne et fils de fabricant : « La mode était pour mon père ce qu’est le vent pour le marin, la bourse pour l’avare. Ce mot de mode indiquait ce sur quoi on n’a nul pouvoir : divinité dont mon père cherchait à deviner les caprices. » Le système de la fabrique se révèle comme particulièrement astucieux. Il permet au fabricant de s’épargner les frais inhérents à l’adaptation des métiers à tisser selon l’article souhaité. Cette perte de temps est supportée par le passementier.

Mais, en bout de chaine, elle repose sur le compagnon qui souffre de l’alternance de périodes de « presse » et de « lenteur » qu’on embauche ou qu’on débauche, au rythme des commandes. Le fabricant n’a pas besoin de vastes installations industrielles. Son entreprise occupe les deux premiers étages des immeubles à cour ( voir http://www.gillescharles.fr/sur-les-traces-des-rubaniers-stephanois/). Les passementiers viennent chercher et ramener leur ouvrage dans une salle appelée recette.

Que restent-ils des rubaniers ?

Les rubaniers incarnent la bourgeoisie du terroir, peu d’entre eux ont des origines lointaines. La Fabrique est d’abord une affaire familiale, son expansion est souvent le fruit d’alliances matrimoniales astucieuses.   En effet, il faut relativement peu de capitaux pour se lancer dans l’aventure et l’espoir d’ascension sociale n’est pas vain. De multiples exemples montrent qu’il est possible de passer de passementier à fabricant.

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, une autre élite va voir le jour : celle de l’acier. Souvent, on y trouvera des gens venus d’ailleurs (Jacob Holtzer), qui vont eux aussi marquer notre décor. Les rubaniers nous ont laissé les immeubles à cour, les « aciéristes » les usines et les cités ouvrières, nous constituant ainsi un patrimoine aussi singulier qu’attachant.

Pour en savoir plus : Nicole VERNEY-CARRON, Le ruban et l’acier. Les élites économiques de la région stéphanoise au XIXe siècle (1815-1914), Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 1999.

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