La face cachée d’Eric Zemmour par Luc Chatel

Entretien avec Luc Chatel, correspondant du Monde à Saint-Etienne, chargé d’enseignement à Sciences Po Lyon (campus de Saint-Etienne), qui vient de publier « La face cachée d’Eric Zemmour » (disponible sur Amazon).

Eric Zemmour est dans presque toutes les conversations, souvent détesté parfois adulé, difficile de rester neutre mais comme nous avons peu d’éléments, nous avons souhaités avec l’ami Pat Françon rencontrer Luc Chatel, correspondant du Monde à Saint-Etienne, chargé d’enseignement à Sciences Po Lyon (campus de Saint-Etienne), qui vient de publier « La face cachée d’Eric Zemmour » (disponible sur Amazon).

Un entretien réalisé le 4 janvier 2022. lien pour commander le livre ⇒

Publier un ouvrage sur Eric Zemmour, n’est ce pas le mettre encore sous les projecteurs médiatiques ?

Eric Zemmour est déjà tellement médiatisé qu’un ouvrage de plus ne devrait pas changer grand-chose pour lui. Mais il peut y avoir en effet une contradiction à critiquer la surmédiatisation d’Eric Zemmour tout en l’alimentant avec la publication d’un livre.

En fait, le traitement de l’extrême-droite pose un vrai dilemme aux journalistes, en tout cas à ceux qui considèrent que des personnes condamnées par la justice et qui tiennent des propos anti-républicains ne devraient pas être mises en avant dans les médias. Le dilemme est que si l’on parle d’elles, même pour les critiquer, on contribue à leur médiatisation, et si l’on ne parle pas d’elles, on leur laisse le champ libre.

Une des solutions pour sortir de ce dilemme est de dépasser l’aspect personnel pour s’intéresser aux idées. Dans mon livre j’interroge le « phénomène » de société que représente l’audience de Zemmour ou celle du Rassemblement national. Le titre de mon livre est volontairement provocateur : j’explique que la face cachée d’Eric Zemmour, en fait, c’est la société qui l’a laissé faire et qui l’a médiatisé. 

Peut-on publier un ouvrage sur un personnage très parisien quand on est à Saint-Etienne ?

Je ne comprends pas trop le sens de cette question… L’audience d’Eric Zemmour dépasse largement Paris. Et quand on est à Saint-Etienne, on peut tout faire !

Souhaitez-vous que le candidat Zemmour n’ait pas ses signatures ?

Ce que je souhaite n’a pas vraiment d’importance. Ce que j’interroge dans mon livre, c’est l’adhésion que rencontrent les propos d’Eric Zemmour, tout comme les discours du Rassemblement national. Sa personnalité, et a fortiori sa candidature, sont assez secondaires par rapport à l’écho rencontré par ses discours, que ce soit sur la stigmatisation des étrangers, sur la désignation des personnes en fonction de leur « race » ou sur la relecture falsifiée de l’histoire, notamment quand il fait l’apologie de Pétain ou de la colonisation.

Si demain Eric Zemmour devait ne pas pouvoir se présenter à la présidentielle et perdre son audience, une autre personnalité médiatique viendrait le remplacer. Il a déjà de nombreux clones parmi tous les chroniqueurs qui sont apparus à la télévision et à la radio ces dernières années.

Si M. Zemmour est si haut dans les sondages c’est qu’il répond à une demande ? et a priori populaire ? 

Les sondages ne sont pas vraiment un baromètre fiable, comme on a pu le constater à de nombreuses reprises ces dernières années, par exemple au second tour de la présidentielle de 2002 avec la présence imprévue de Jean-Marie Le Pen, ou avec l’annonce récurrente de candidats très bien placés à quelques mois du premier tour et qui se retrouvent avec des scores très faibles : De Villiers, Chevènement, Hamon… Surtout, les sondages font beaucoup de mal au débat public en voulant esquiver le présent pour prédire le futur et en réduisant la politique à des chiffres et des combats de personnalités.

Il faut souligner à ce propos l’initiative prise par le quotidien Ouest-France de ne pas publier de sondages pendant les mois qui vont précéder l’élection présidentielle. Si l’on oublie les sondages, on peut en revanche mesurer l’audience d’Eric Zemmour aux scores élevés qu’il réalise à la télévision et au vif succès rencontré par ses livres.

Mais il est difficile de savoir jusqu’à quel point ces centaines de milliers de personnes qui le lisent et l’écoutent sont animées par la haine des étrangers et la nostalgie d’une France pétainiste. Ces personnes pensent-elles vraiment que leurs problèmes seront résolus une fois que l’on aura expulsé des millions de personnes et interdit de donner aux nouveaux-nés des prénoms qui ne sont pas ceux du calendrier chrétien ?

Certains, sans doute, mais l’audience de Zemmour cumulée au score élevé du RN depuis vingt ans sont certainement révélateurs d’autres problématiques, multiples et complexes. J’avance quelques pistes dans le livre, mais je ne suis pas le mieux placé pour y répondre. Comme citoyen en revanche, je suis atterré par les propos d’Eric Zemmour, où se mêlent autant de bêtise et de haine. Et atterré aussi par l’indifférence, voire la complaisance, de responsables politiques et de dirigeants de médias envers ce personnage et ses discours.

Additionnée, l’extrême-droite pèse autour de 30 %. Où est la gauche ?

Je ne suis pas politologue, donc pas vraiment qualifié pour répondre à ce genre de question. Comme citoyen, je constate que la droite a rompu la digue qui la séparait de l’extrême-droite et récupère désormais certains de ses discours les plus absurdes et dangereux, comme celui du soi-disant « grand remplacement », ainsi que l’a montré la récente primaire de LR. Même à gauche, on voit monter depuis des années des discours teintés d’un nationalisme nourri d’une forme plus ou moins assumée de xénophobie. L’époque semble bien révolue où François Mitterrand déclarait « le nationalisme, c’est la guerre ». 


Redoutez-vous que les milieux d’affaires, comme cela semble être le cas, financent le polémiste ?

Je m’intéresse plus aux discours de Zemmour qu’au financement de sa campagne. Je n’ai pas vraiment d’avis sur ce sujet.

Pour vous, l’immigration et l’islam sont-ils assimilables dans la société française ?

La question ne devrait même pas se poser : l’histoire démontre que oui. Une ville comme Saint-Etienne en est un exemple flagrant. Toutes les régions minières ont été des lieux d’immigration diverse et massive, venue de pays du Sud et de l’Est, qui ont contribué à façonner l’économie et la société française pendant plus d’un siècle.

Depuis le Nord-Pas-de-Calais jusque dans la Loire et bien d’autres régions. Quand des patrons de bars stéphanois, descendants de mineurs, ont voulu redynamiser la Sainte-Barbe, célèbre fête des mineurs, le 4 décembre dernier, ils ont apporté une des plus belles réponses au discours de haine de Zemmour et ses amis : une réponse populaire, festive et fidèle à l’histoire de la région.

Redoutez-vous une campagne marquée par des violences ?

Quand des discours porteurs de discrimination envers telle ou telle partie de la population en viennent à être diffusés en boucle dans les médias et les débats publics, cela contribue à libérer les paroles et les actes de violence. Chacun de nous peut constater au quotidien que des propos et des actes contre des personnes d’origine étrangère se font de plus en plus visibles et fréquents. D’où une responsabilité des médias et des politiques de ne pas contribuer à légitimer de tels discours. Il faut d’ailleurs constater que Saint-Etienne est plutôt préservée de ce point de vue là. Quels que soient les qualités et défauts des uns et des autres par ailleurs, les responsables politiques stéphanois ont dans leur immense majorité démontré leur opposition aux discours d’extrême-droite.

 

Avez vous prévu, pour finir cet entretien, de publier un livre enquête sur le maire de Saint-Etienne ?

Non. En revanche, le développement de Saint-Etienne et les multiples défis auxquels elle doit faire face m’intéressent beaucoup. C’est une ville passionnante à observer et très agréable à vivre. 

Merci beaucoup pour cet échange passionnant, nous espérons vous revoir prochainement pour parler de Saint-Etienne

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