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Suite a l’article de Pierre Mazet sur le 26 mai 1944, nous avons reçu ce témoignage que j’ai décidé de mettre en avant a quelques jours de cet évènement tragique pour notre ville et nos familles il y a 77 ans.

Pourquoi, en ce Vendredi 26 Mai 1944, n’étais-je pas obligé d’aller au Lycée ? Je n’avais nullement envie d’y aller quand ce n’était pas obligatoire, comme ce jour-là. Je dus cependant y aller. Et à 10 heures 15, la sirène du lycée retentit. Aussitôt, en rangs, bien sagement, les élèves gagnèrent les caves…

Ce n’était pas un exercice comme chaque mois… En effet, peu de temps après, nous entendîmes les bombes tomber sur la ville. Nous n’entendions pas les avions, beaucoup trop hauts pour ne prendre aucun risque, lequel n’existait pas puisque Saint-Etienne, en tant que ville de la zone libre ne possédait aucune arme anti-aérienne… Nous étions tous agglutinés aux soupiraux pour essayer de localiser les points de chute : Chateaucreux, la gare, Saint-François, vraiment très proches de nous et de ce fait, quel choc dans la cave, quel souffle !

C’est tout juste si nous avons laissé la sirène de fin d’alerte retentir. J’ai l’impression qu’avant la fin de son rugissement, nous étions tous dans la rue pour nous ruer vers nos domiciles respectifs. A même pas cinq cents (?) mètres pour moi, la rue principale devenait impraticable. Ce n’était qu’un amas de ruines. A mon âge, je ne pensais pas à me rendre utile, je n’avais qu’un objectif, rejoindre mon  » chez moi « , sortir de ce cauchemar. Je ne crois pas que je pensais à la mort… Je voulais seulement arriver… Quart de tour à droite, par derrière Saint-François, la route serait peut-être libre.

Et, effectivement, ce fut la meilleure idée. Les chapelets de bombe étaient tombés tout le long de la rue principale, la parallèle était libre. Je ne pourrais pas te dire à quelle allure j’allais, mais sûrement très vite. Arrivé dans le prolongement de notre rue, il ne me restait qu’à bifurquer à gauche et à la descendre jusqu’à la maison. Je voyais le clocher de l’Eglise intact, je voyais le toit de notre maison intact… Je voyais la petite porte verte bien sagement fermée et, pourtant, était-ce un pressentiment, je courrais toujours… J’entrais dans le jardin et le spectacle de désolation commença à apparaître. Dans le parc, un beau tilleul était couché sur les bords d’un trou immense…

Je tournai le coin de la maison pour m’apercevoir qu’il en manquait tout un angle. De l’allée, je pouvais voir les placards de la réserve ouverts laissant voir les draps de lit et les conserves en pots intacts. Pas de casse malgré le trou béant de cette façade, prolongé par un immense cratère dans le sol. Et ce cratère était aux trois quarts plein des décombres du coin de la maison. Je voulus entrer à l’intérieur… Impossible, il n’y avait plus d’escaliers mais rien que des pierres partout, des briques, des gravats. J’appelai… Personne ne répondit…

Alors que je continuai à appeler en vain et en tournant en rond dans le seul espace libre, devant la chambre de mes sœurs, elle, intacte, l’employée de la maison arriva et m’entraîna dans la cure voisine. Là, et seulement là, elle m’expliqua que mes sœurs étaient enfermées dans la cave sous les décombres. Elle les avait laissées là et couru chez elle rejoindre les siens dès le début de l’alerte. Elle venait tout juste de revenir, maintenant que l’alerte était passée. Elle allait donc organiser les secours et moi, je devais l’attendre « bien sagement ». Elle revint assez vite pour m’emmener chez elle, sa maison n’étant pas loin de là, dans la partie haute du quartier, par où j’étais arrivé.

J’attendis là longtemps…je ne saurais dire combien de temps… Tout-à-coup, c’est Papa qui apparut. Lui aussi, voyant le clocher debout, il ne s’était pas trop inquiété et s’était préoccupé avant tout d’organiser les secours des mineurs enfermés dans la mine sans pouvoir remonter, faute d’énergie. Il travailla ainsi jusqu’au moment où il fut averti que le quartier où nous habitions, lui aussi, avait été atteint. Quelqu’un devait l’attendre à l’entrée de la rue et l’avait conduit dans cette maison où j’attendais. Il me dit que les travaux de dégagement devaient être presque achevés.

Nous partîmes donc tous les deux vers la maison. Avant d’arriver à l’Eglise, nous vîmes la première civière sortir. Michèle avait les bras en croix et ceux-ci dépassaient donc de la toile qui la recouvrait. Nous sûmes que c’était Michèle par son chandail. Et le sang gouttait encore sur la route. Un chien suivait la civière. Un photographe prenait des photos, sans le moindre respect pour notre douleur. Je l’aurais giflé très volontiers.

Et c’est de ce jour que j’ai haï tout reporter photographe. Ne me demande pas quand j’ai su qu’elles étaient toutes mortes, selon toutes vraisemblances, tuées sur le coup car la bombe avait éclaté dans la cave même. La voûte, censée les protéger, n’avait servi à rien… Restées dans leurs chambres, elles n’auraient rien eu ou presque. Quelqu’un remit à Papa un dé à coudre, complètement aplati. Il ne nous restait plus qu’à retourner chez l’employée de la maison…

Le dimanche matin, j’étais avec Papa à l’office devant l’hôtel de ville et l’après-midi au cimetière de Côte Chaude pour l’absoute générale.