L’œuvre brisée de Francesco Crémonèse : La Vénus aux navets

Pierre Mazet (http://www.pierre-mazet42.com/) auteur de nombreux Polars et passionné d’Histoire nous présente des stéphanois dont parfois par manque de culture nous ignorons l’existence…

Le 28 avril 1937 aurait pu être une journée tranquille pour Jean Gonon, paisible cultivateur de Saint-Rambert. Sans doute avait-il commencé de bon matin à labourer, espérant finir son champs avant la nuit. Mais, le destin est malicieux. Tout à coup, le soc de la charrue heurte un obstacle. Il essaye de le dégager de ses mains, pensant à une grosse pierre. Penché sur l’objet, il n’en croit pas ses yeux. Ce n’est pas un caillou qui bloque le soc. C’est une tête de statue à laquelle il manque le nez. Pris de curiosité, il continue de creuser et met à jour un buste dénudé, drapé, aux bras amputés. Aussitôt, il dételle la charrue et rentre à la ferme. « Antoinette, je crois que je viens de déterrer la Joconde »,dit-il à sa femme. Le lendemain, M. Gonon faisait constater sa découverte et c’était la célébrité ! Transportée dans la cuisine du cultivateur, installée sur un socle de bois recouvert d’une draperie rouge, la “Vénus de Brizet“, comme on la nommait, attira des foules d’admirateurs.

On venait de loin pour la contempler, après avoir acquitté le montant de la visite : vingt sous par tête (ce n’était pas cher pour une telle œuvre d’art). Gonon prévient un archéologue amateur, Jean Renaud, membre de la société savante locale, la Diana de Montbrison, alors présidée par Noël Thiollier, conservateur régional des Monuments historiques. Sur la base de photographies envoyées par un autre membre de la Diana, l’helléniste Mario Meunier, ancien secrétaire de Rodin, des experts tels qu’Adrien Blanchet, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et Alexandre Philadelpheus, directeur du Musée national archéologique d’Athènes, datent la statue de la fin du IIèmesiècle (la coiffure rappelant celle de l’impératrice Faustine la Jeune) et estiment que cette Vénus de style néo-attique est la copie romaine d’une Aphrodite grecque. À la foule d’admirateurs qui viennent contempler la trouvaille, installée dans la cuisine de la ferme, s’ajoute donc une foule d’experts qui, après l’avoir étudiée longuement, déclarent qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre de l’époque gallo-romaine, avançant des noms tels que Phidias ou Praxitèle. Des cars arrivaient de toute la région, barrant la route, et devant l’affluence, des voisins mirent un point buvette.

Après que la découverte ait soulevé une telle agitation et après avoir fait la une de plusieurs journaux et revues, un an plus tard, le 18 mai 1938, sur rapport du ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, le président de la République Albert Lebrun procède, par décret, au classement de l’inestimable statue comme monument historique. En novembre de la même année pourtant, l’hebdomadaire communiste Reflets affirme qu’il s’agit d’une supercherie : un sculpteur stéphanois posséderait les parties manquante. L’hebdomadaire a vu juste. La Vénus n’est pas ce que les savants et les experts en ont fait ! Elle n’est ni antique ni Attique ! Elle a été réalisée en 1936 et elle est stéphanoise ! C’est son sculpteur qui dévoile le pot aux roses : François Crémonèse. L’artiste, né le 29 octobre 1907 près de Venise, avait suivi les cours de l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Il fut un temps l’élève du sculpteur Rochette. Après avoir connu l’échec à Paris, il avait imaginé ce stratagème pour faire reconnaître son talent. Il avait fait venir un bloc de marbre de Carrare, dépensant pour cela toutes ses économies. Il passa trois années à sculpter la belle. Dans la nuit du 9 au 10 octobre 1936, aidé d’un ou plusieurs complices, il s’en alla l’enterrer dans le champ de Gonon, non sans l’avoir mutilée au préalable pour faire plus authentique.

Il ne savait pas qu’il lui faudrait attendre le printemps suivant pour qu’on déterre enfin son chef-d’oeuvre ! Devant la notoriété et les gains possibles, Cremonèse veut récupérer sa statue. Mais l’inventeur du trésor (son découvreur), M. Gonon, n’a pas l’intention de s’en séparer. Les protagonistes de cette histoire se retrouvent donc au tribunal de Montbrison en mai 1939. Crémonèse réclame la statue mais aussi 100 000 francs de provision sur les sommes encaissées par l’exposition de la Le tribunal donna raison à Gonon qui garda la statue. Le petit monde des Arts ne pardonna pas à  l’immigré italien et Francesco Crémonèse ne gagna pas la célébrité espérée. Il continua à  sculpter mais fut exposé peu souvent, la dernière fois à  Saint-Etienne en 1999. Il s’est éteint le 5 Décembre 2002 à Saint-Etienne à  l’âge de 95 ans.

Quant à la Vénus originale, toujours classée monument historique, nul ne sait ce qu’elle est devenue.

 

Partager cet article :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *