Les Chansonniers stéphanois : frivoles et révolutionnaires

Pierre Mazet (http://www.pierre-mazet42.com/) auteur de nombreux Polars et passionné d’Histoire nous présente des stéphanois dont parfois nous ignorons l’existence, ou pas…. Vu le succès de ces chroniques, l’idée d’une parution les regroupant toutes sur un livre germe….

Voici la saison 2….

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, éclot la vogue des chansonniers. Il ne s’agit pas de chansonniers d’aujourd’hui tels qu’on peut les voir se produire au théâtre des Deux Anes.

Non, les chansonniers de cette époque chantent. Ils donnent de la voix dans les goguettes qu’on se gardera bien de  confondre avec les guinguettes qui plus tard, accueilleront les bals musette.  La goguette est un café dans lequel on se réunit entre copains pour festoyer et chanter ensemble. Bien vite, dans le Saint-Etienne industriel du second empire, les goguettes vont fleurir et les chansonniers stéphanois n’ont rien à envier à leurs homologues parisiens. Les chansons grivoises y fleurissent. L’ouvrier passementier Berthet se rend célèbre en interprétant « Le bichoun de la Rosine», dont je vous laisse apprécier le premier couplet.

Un jour que je me promenais

Dans un pré le long de Momey,

Une ourdisseuse y errait,

Tenant son bichon au soleil.

Ce bichon de terre fine

Qui était entouré de sapins,

Etait grand comme une marmite

Ce qui ne montre pas famine…

Il y avait du blanc, il y avait du noir,

Vraiment j’aurai donné mon avoir

Pour le bichon de la Rosine (bis)

 

Bien entendu, la police surveille étroitement ces lieux de subversion républicaine. La goguette Joly faisait partie des plus appréciées et des plus surveillées. Un piano y trônait, dans un décor coquet. Et chaque chansonnier ménageait ses effets, calculait des silences entre deux crescendo.

C’était tellement mieux qu’un chant à cappella. Jusqu’au moment où le commissaire central vit rouge – c’est le cas de le dire – puisqu’on y chantait des chants républicains, et il fit fermer l’accueillante maison. Avec la chute de l’empire, les luttes se déplacent sur le terrain social.

Saint-Etienne devient un haut lieu de l’anarchisme.  Les luttes ouvrières nourrissent la verve des « goguettiers ». Parmi eux, Rémy Doutre, limeur à la manu, compose une chanson à la mémoire des fusillés du « brulé » à la Ricamarie :

On a tué l’enfant dans les bras de sa mère, 

Égorgé lâchement la femme à genoux, 

Un paisible vieillard qui défrichait sa terre

On parlera longtemps soldats de ce “fait d’arme”

Soldats, quand vous frappez l’ennemi de la France

Dans un loyal combat, vous êtes des héros ;

Mais quand vous massacrez vos frères sans défense,

Vous n’êtes plus soldats, vous êtes des bourreaux.

Bien d’autres ont composé poèmes et chansons. Ils sont regroupés en 1883 au sein du « Caveau stéphanois », placé sous la présidence de Victor Hugo et Gustave Nadaud. Au sein de tous ces personnages, Jean-François Gonon occupe une place particulière, puisqu’on lui doit une « Histoire de la chanson stéphanoise et forézienne depuis son origine jusqu’à notre époque », parue en 1906. En constante relation avec les anarchistes, il écrit un poème dédié à Louise Michel : « La Vierge des opprimés », ce qui lui vaut d’être exclu du « Caveau ». 

En 1900, il fonde « La chorale plébéienne », dont firent partie Louise Michel, Jean-Baptiste Clément (auteur « Du temps des cerises ») et Clovis Hugues. Ensuite,  il fonde « Le temple de la chanson », fréquenté par des poètes-ouvriers volontiers libertaires, qui chantent la cause du peuple lors des grèves et des catastrophes minières.

Bien sûr, les lieux où s’exprimaient tous ces personnages ont parfois disparu ou ont été transformés. Néanmoins, la ville porte encore leur empreinte, puisque nombre de voies portent leur nom :

– La rue Clovis Hugues qui relie la place Carnot au boulevard Albert 1er ;

– Le cours Gustave Nadaud qui relie la rue Etienne Mimard au Cours Fauriel ;

– La rue Rémy Doutre qui unit la Grand’rue au boulevard Daguerre ;

– La place Jean-Francois Gonon, dans le quartier de Tarentaize.

On peut ajouter la Place Johannes Merlat (devant l’Eglise Saint-Ennemond), photographe amateur, mais surtout poète et chanteur dont longtemps les Stéphanois chantèrent « A l’étang Momey » et  « Au Panassa ». Pour la petite histoire, Johannes Merlat est né dans la même maison que Francis Garnier, à l’angle de la Place Jean-Jaurès et de la rue Francis Garnier. Parfois, les maisons aussi ont des destins.

Pour en savoir plus :  Jean-François Gonon : Histoire de la chanson stéphanoise et forézienne depuis son origine jusqu’à notre époque – 1906

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